Ce soir, Toronto s’est transformée en un immense cimetière.

Les pelouses ont vu surgir des pierres tombales, des bras démembrés se sont mis à sortir du sol tels des taupes ayant croisé la tondeuse à gazon.
Les balustrades se sont piquées de crânes et emmitouflées de toiles d’araignées.
Les escaliers se sont éclairés aux bougies enfermées dans leurs citrouilles.

C’est assez surprenant de voir combien les Torontois soignent la décoration de leur façade de maison pour leur donner un air gothico-gore.
Comme si chacun s’était fait conseillé par la famille Adams pour refaire sa déco extérieure.
Cet après-midi, j’étais en train de bouquiner à la bibliothèque municipale quand tout à coup j’ai sursauté en entendant une série de cris et de bruits de tronçonneuse : le service d’animations culturelles avait organisé son festival éphémère de quartier du film d’horreur pour ses lecteurs les plus méritants.
Halloween est vraiment un moment de culture populaire au point de se glisser jusque dans les bibliothèques.

Je me suis souvenu alors de la tentative d’importer en France cette tradition à la fin des années 90. Malgré les moyens marketing déployés chez Haribo, cela avait fait « plof » tel une bulle de bubble-gomme.
Apparemment, d’après un article paru dans le Nouvel Observateur de cette semaine, il semblerait qu’il y ait regain d’intérêt en France pour les zombies, les goules, les morts-vivants : selon le syndicat de la confiserie, 8.500 tonnes de cochonneries sucrées, acidulées et colorées ont été commandées en France en 2011. Une jolie croissance (3.000 Tonnes en 1997) due à cet engouement chez les Français pour l’Halloween. Alors là, je dis « petite quéquette, la France ! ». Ici, à Toronto, c’est par montagne de cartons de 5 Kg que la confiserie se vend dans les magasins pour atteindre un marché en 2010 de
165 mille Tonnes ! On déborde d’imagination pour injecter des couleurs improbables dans des pâtes molles qui pourront servir de vomitifs pour les invendus.
Bref, c’est dégueulasse. J’en connais un dans le quartier qui se réjouit vraiment, mais alors vraiment de cette orgie de sucres : le dentiste.
Cet instant d’indignation à deux balles étant passé, je dois bien avouer que ce soir nous sommes sortis avec mon fils pour fêter l’Halloween et braquer chaque voisin en les menaçant d’un mauvais tour.
L’ambiance était joyeusement familiale dans la rue devenue piétonne le temps d’une malédiction. Mon fils était déguisé en un petit cheval blanc 100 % acrylique avec son petit seau orange prêt à se remplir de chocogrenouilles et autres dragées surprise de Bertie Crochue.
C’est maintenant que nous allons aborder la phase intéressante de l’expérience.
La première maison, était légèrement en retrait de la rue, la nuit venait de tomber et les deux yeux fluorescents d’une tête de mort éclairaient le chemin. Mon gosse était inquiet et n’osait pas faire un pas en direction de la maison, le regard fixé sur le crâne. Je lui dis alors « C’est dommage Colin, il y a surement des chocolats qui t’attendent dans cette maison. Ce n’est pas grave, nous allons voir une autre maison. » Ma vanité de père fut alors récompensée : je vois alors ce petit cheval blanc acrylique prendre son courage à deux pattes et pénétrer dans l’obscurité du chemin et frapper à la porte. De loin je l’entendis dire : « Trique or frites ? »…. Son audace fut récompensée (plus que son anglais) par un fond de seau de Smarties. Il est revenu sur le trottoir, triomphant. Je veux croire que sa conquête était plus dans sa tête qu’au fond du seau.

Dès lors, aucune sorcière, aucun pendu ni vampire n’a pu le décourager de frapper aux portes. Je me suis dit alors que c’était surtout cela l’Halloween : un rituel de passage de nos peurs et un rendez-vous festif entre les morts et les vivants. Tant pis pour les caries.