Leçon d’histoire à Toronto.


C’est une exposition sans vanité qui n’a pour ambition que de présenter la vie quotidienne au début du XX eme siècle des enfants du quartier où se trouve notre Campus.

Quelques photos, leurs commentaires et des objets prêtés par les musées du coin constituent une promenade dans le temps d’une durée de 15 minutes.

Un travail honnête de recherches a été entrepris par nos stagiaires dans les archives de la ville. Les textes ont été vérifiés par les retraités de la société d’histoire de la rue d’en face. Bref, un honorable résultat à l’échelle cantonale. Je ne pense pas que cette exposition parte tout de suite à Dubaï.

Personne ne rougira de honte ni d’orgueil devant le résultat produit et le visiteur risque d’apprendre quelque chose durant sa visite.

Nous avons l’intention de faire de cette exposition l’occasion d’une visite guidée en français pour nos chères têtes blondes, anglophones certes, mais francophiles et pour lesquels les parents investissent l’espoir d’une réussite future par le bilinguisme. Bref, l’avenir de la Nation Canadienne.

Je m’étais prêté au jeu du Guide pour une visite de 20 minutes pour une demi-classe d’immersion. Un groupe de 7 adolescents débarqua dans le hall de notre campus, accompagné de leur professeur de français. Chacun commença à m’écouter poliment. Et moi de raconter les conditions de vie de leurs copains d’il y a 110 ans, de la discipline dans une école qui a été rasée depuis belle lurette, des jeux au bord d’une rivière qui a été recouverte par l’autoroute, des conditions d’hygiène dans des fermes qui n’existent plus , de la douceur de vivre dans un quartier qui fut la campagne avant de devenir aujourd’hui la zone la plus urbanisée de Toronto.

La vie d’une époque oubliée et d’un monde disparu.

Au bout de 5 minutes, chacun commença à consulter son Iphone (cette génération ne porte plus de montre et le téléphone portable a l’avantage d’avoir la fonction « compte à rebours »).
A la fin de mon propos, naïvement, je leur pose la question : « Alors? Vous avez aimé ce voyage dans le temps? » et eux, gênés, se regardant se crurent obliger de marmonner « yep ». Le plus courageux a osé la vérité: « bof… »

Vous est il déjà arrivé de vous faire baffer par un gosse ? Je veux dire au sens illustré du terme, bien sûr. Ne vous inquiétez pas je sais encore me défendre contre les enfants de 9 ans. J’entends une baffe bien argumentée, sèche, sans issue de réponse ?

Me voila parti à répondre à ce « bof ».

Moi, pauvre émigré d’un vieux continent, pétri de René Remond, de Francois Chatelet, de Poliakov et d’Hannah Arendt. Laborieux élève d’un professeur d’histoire, secrétaire général de la cellule du Parti des fusillés de Thonon-les-Bains. Me voilà parti, vous dis-je, à réciter mon chapelet de MJC : conscience historique, devoir de mémoire (si je lui ai épargné Guy Mocquet ce n’est qu’à cause d’un regrettable oubli de ma part). Bref 2 minutes plus tard, a bout de souffle je conclus sur l’obligation-d’apprendre-par-l’histoire-les-erreurs-des -générations-passées-pour-que-tout-cela-ne-se-reproduise-plus-afin-de-préparer-un-avenir radieux-pour-les-damnés-de-la-terre. (Envoyez la Marseille en Dolby B, full surround)

Un instant de silence s’installa devant ce magnifique discours.
Le garçon me regarda, incrédule, et, tel Elliot essayant de comprendre E.T., il me répondit  » Devoir-de-mémoire-pour-corriger-les-erreurs-passées ?….Au Canada ? »

Baffé, vous dis-je.

La prochaine exposition devra porter sur la vie des enfants du quartier DANS 100 ans.

Ce pays est désespérément tourné vers l’avenir.

Une réflexion au sujet de « Leçon d’histoire à Toronto. »

  1. L’Amérique souffre d’un syndrome depuis 1985 qui neutralise l’apprentissage de l’histoire dans le cerveau des plus jeunes. Je parle du syndrome « Back to the future ». Si.
    Le jeune AN (Américain du Nord) ne peut retenir les données liées au passé que si tu lui donnes l’occasion de s’y projeter. Réellement. Vrai de vrai.
    Amène quelques sabots, lourds seaux de charbons ou d’eau à transporter, fais les coucher dans des draps qui piquent, porter des vestes en laine lourde et rêche, pire, offre leur un repas de l’époque et leurs I-phones tomberont de leurs poches.
    Demande conseil aux animateurs en tenus de pionniers qui passent leurs étés dans les musées vivants voisins.
    Pour ma part, je te vois bien en maître d’école, blouse noire, petites lunettes et règle en bois…

Laisser un commentaire