La martingale existe au Canada


Si il y a bien une hypocrisie que partagent la France et le Canada, c’est la législation qui régit les casinos.

Pour le lecteur canadien qui se serait égaré sur cette page, je lui rappelle qu’en France l’ouverture d’un casino est un privilège réservé aux villes thermales depuis Napoleon III.

Pour le lecteur français qui me fait l’honneur de sa fidélité de Paris à Marseille en passant par Saint Etienne des Oullieres, je lui indique que, pour ouvrir un casino au Canada, il y a 2 possibilités:

1. Appartenir à l’une des « premières nations » (c’est ainsi qu’on nomme désormais les primo-résidents: ils ne sont plus des Indiens) et posséder quelques arpents enneigés sur un territoire « offert » par le gouvernement (l’ironie du mot « offert » est délicieuse). Dans ce cas, heureux propriétaire de bandits manchots, de tables de Black Jack et autres comptoirs de ventes de cigarettes, le gouvernement d’Ottawa te laisse en paix. Hugh. Le tomahawk de la guerre reste là où tes aïeux l’ont enterré et tu encaisses, dans tous les sens du terme.

2. Partir en Alberta, où la règle pour posséder un casino est très simple: tu ouvres ta taule, tu plumes les faisans, tu paies le petit personnel ..et ensuite tu distribues le grisbi aux bonnes oeuvres !

Arrêtons nous un instant sur « la distribution du grisbi aux bonnes oeuvres« .

En effet, un casino en Alberta n’a pas le droit de faire de bénéfices.. ou plutôt, quand il en fait, il se doit de les redistribuer entièrement à hauteur de 70 % à la ville où il est fiscalement domicilié et de 30 % à des associations locales sans but lucratif .

Vous avez pigé: on garde ici cette vieille morale protestante qui veut que l’argent gagné sans effort n’a pas de valeur morale et donc doit être taxé en conséquence (cela me rappelle que je dois faire un billet sur la fiscalité délirante appliquée à l’alcool).

C’est maintenant que commence mon histoire.

C’est pas pour me vanter, mais j’ai un bon copain qui dirige une école d’enseignement du français à Edmonton (capitale de l’Alberta). Appelons-le Victor: sa modestie m’interdit de vous donner son vrai prénom. A l’instar de Moussorgski, mon copain est comme ça: Modeste.

Durant 2 ans, Victor a eu du mal à boucler le bilan de son école dont le compte de résultat affichait un déficit chronique de 30.000 $. Son conseil d’administration commençait à envisager de récupérer les clefs de l’école et d’offrir à Victor son billet retour pour Paris.

Où trouver 30.000 $ ? S’obsédait Victor.

Victor qui avait oublié d’être le premier des imbéciles s’intéressa à la fiscalité du casino d’Edmonton et se rappela que son école avait le statut d’association sans but lucratif.

Il déposa donc un dossier auprès de la commission municipale des jeux pour bénéficier de quelques miettes fiscales de la ludothèque pour gogos..

Cela lui prit plusieurs mois.

Un jour, il reçu la bonne nouvelle: son école était désormais sur la liste des ayant-droits pour bénéficier d’une partie des bénéfices de la salle de jeux. Il lui appartenait désormais de contacter les tauliers pour le versement de sa manne.

Là, l’histoire devient magnifique…

« Make a long story short » me glisse mon lecteur canadien. Je m’exécute.

« Tu veux récupérer 30.000$ de ma taule? » Interroge le propriétaire du casimuche à Victor. « C’est bien simple, tu vas les gagner: 30.000$ c’est 30% de ce que nous gagnons en 2 jours. Si tu les veux, tu m’amènes une équipe de 30 personnes qui va bosser ici durant 48 heures« .

Ce qui fut dit fut dit..et fut fait.

Voilà mon Victor qui recrute parmi ses élèves,parents et amis, 30 bénévoles pour travailler durant 2 jours en 2 équipes (de 10 heures à 17 heures et de 17 heures à 3 heures du mat’) dans le casino en tant que collecteurs de jetons, serveurs de bières et hôtesses d’accueil !!

Chacun respecta ses engagements et le grisbi fut versé rubis sur l’ongle.

L’école a désormais un budget équilibré qui lui permet de continuer à enseigner le français même en hiver où la température extérieure tutoie les -25°C.

Victor a fait copain-copain avec le proprio du casino qui lui donne rendez-vous durant 2 jours chaque année pour gagner ses 3 briques.

Attention ! Respect ! Quand je dis « gagner » c’est au sens biblique du terme: à la sueur du front de 30 bénévoles.

A chacun sa martingale.

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