A la diplomation de la dernière promotion d’étudiants en Education de l’Université d’Ottawa, j’ai été invité à lire quelques mots aux nouveaux diplômés.
Plus qu’un discours, ce témoignage est surtout un clin d’oeil à mes amis enseignants et sur le quotidien d’un sachant-transmettant en Ontario.
« Je me souviens…..
Je me souviens d’une dictée. Obligatoire pour être admissible au Baccalaureat d’éducation de l’Université d’Ottawa ! À faire à Toronto, un samedi.
Je vivais alors à Paris. Je l’ai faite cette dictée.
J’ai pris l’avion le vendredi soir. Puis je suis rentré à la maison le dimanche matin. Cela restera la dictée la plus chère de ma vie. Le lundi matin, mes collègues de bureau n’ont pas voulu me croire lorsqu’ils m’ont demandé ce que j’avais fait ce week-end là…
Je me souviens du premier jour de la rentrée au collège Glendon qui se prononce en fait Glenndonne, mais où on a le droit de dire « Boston » en prononcant la fin comme dans « baton ».
Je me souviens de notre premier cours sur un écran avec un professeur en direct d’Ottawa qui nous pose une question et nous demande de « buzzer sur le piton ». Je connaissais pourtant la réponse à la question mais je n’ai pu y répondre : je cherchais au plafond où était ce piton. Mes camarades en rient encore.
Mes camarades…
Je me souviens de Karine, d’Emmanuelle, d’Alain, de Dibu, avec qui nous avons partagé des après-midi et des soirées à transpirer sur des stratégies de communication, des plans de cours, des pratiques de littératie, …. 6 ans plus tard, nous nous croisons dans des remises de prix et des fêtes d’école avec la même complicité.
Je me souviens de mon stage dans une école Viamonde à Mississauga, dans la classe de 4eme année d’un enseignant. Il fut mon maitre pendant un mois, il est resté un ami.
Je me souviens de ce garçon de 8 ans. Balloté de maison en maison avec sa maman divorcée. Il n’aimait pas lire. Il n’aimait pas l’école. Il n’aimait pas la vie qui ne cessait de l’abimer. Il était parti en sortie scolaire avec nous, la poche vide, visiter le salon du livre. Il était tombé sur un livre, sur son livre. Un livre sur le soccer. Il adorait le soccer. Jamais nos 10 dollars de secours n’ont été aussi bien investis.
Je me souviens de la bienveillance de notre responable des études, Danielle Higgins, qui avait toujours la politesse de sourire à mes anecdotes improbables lorsque je la retrouvais à Glendon.
Je me souviens de mon premier cours de français dans une école d’immersion très privée et très chic. Au programme : Moliére, « Les fourberies de Scapin ». Dans la classe, des enfants qui étaient 12 ans. Bonne chance !
Je me souviens de cet élève qui est revenu avec sa copie de science pour laquelle je lui avais donné un 85%. En larmes.
« Monsieur, je ne peux pas rentrer ce soir à la maison avec une telle note.
– Mais cette note est très honorable, lui dis-je.
– Non, Monsieur, mes parents ne vont pas être contents.
– Personne ne va te blâmer pour une note de 85 % tentais-je de le rassurer. Et lui, après un moment de silence, me regardant et de conclure par
– Welcome to my world ! «
Je me souviens de cette épidémie de rage féline qui sévissait dans une classe à chaque remise des travaux de science fait à la maison. « Monsieur, je n’ai pas ma copie, mon chat me l’a mangé ». Je ne savais pas qu’il y avait autant de chats au Canada.
Je me souviens de ces rides sur les fronts face à la loi de Pascal sur la pression des fluides, à ces épaules tombantes qu’il fallait faire remonter devant le principe de flottabilité, de ces courriels d’appel à l’aide envoyés à minuit, la veille d’un test sommatif.
Je me souviens de ce 101 % donné à une élève qui m’a demandé pourquoi ce point supplémentaire ? Parce que tu m’as appris quelque chose sur le cycle de l’azote que je ne savais pas, lui avais-je répondu.
Je me souviens du compte à rebours en salle des professeurs des jours restants avant la fin de l’année. Certains collègues commençaient le comptage après les vacances de Noel, d’autres après le congé de Mars, …
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J’ai enseigné à Toronto durant 2 ans. Vous avez le droit de vous dire : Que deux ans? ? Mais que fait-il là à nous saouler avec son ton sentencieux et ses souvenirs d’anciens combattants !! …
La vie n’est pas une durée, c’est un contenu. J’ai vécu au cours de ces deux ans, vraisemblablement, l’une des périodes les plus intenses de ma vie.
Quelles expériences en ai-je tiré ?
- Qu’enseigner, c’est apprendre au moins deux fois.
- Que l’on peut avoir dans une classe un enfant qui vous considère comme le meilleur enseignant qu’il n’ait jamais eu, et, dans la même classe, assis à côté votre admirateur, un autre enfant qui, lui, pense que vous êtes le pire enseignant qu’il n’ait jamais eu..
Aujourd’hui, nous recevons chaque jour des candidatures pour enseigner le français langue seconde à l’Alliance Française.
Dans les entretiens, la question est souvent posée : Pourquoi voulez-vous enseigner ?
- Parce que je dois payer mon loyer, nous disent les uns,
- Parce que j’aime parler en français nous disent les autres,
- Parce que j’aime voir mes étudiants heureux d’apprendre ma langue nous disent certains…
Je vous laisse deviner quelle est la réponse qui nous incite le plus à continuer l’entretien…
En septembre, vous allez donc rejoindre votre école, votre classe, vos élèves. Certains vont peut-être devoir débuter avec de la suppléance, d’autres feront des kilomètres dans les embouteillages deux fois par jour parce que la seule école qui vous a accepté est à l’autre bout de la ville…
Mais avant cela, vous allez avoir deux mois de vacances. Appréciez-les. Dégustez-les !
Ne laissez personne vous dire que vous avez de la chance d’enseigner : Voyons ! Avec 18 heures de cours par semaine c’est vraiment incroyable d’avoir ces deux mois de congé en été, deux semaines en décembre et une semaine en mars… Si vous croisez ces personnes, je vous suggère une chose : ne leur répondez pas, vous risqueriez de les instruire…. Et cela ne vous sera pas compté en heures supplémentaires…
Toronto, le 24 juin 2017
George Perec aurait bien aimé ce texte. Comme moi en tant qu’ancien professeur.
On a bien regretté d’être arrivé après la bataille à Joucas On aurait été ravis de vous revoir. On pense aller au Canada l’année prochaine. On passera peu être à Toronto pour vous serrer la pince, si vous êtes là.
On vous embrasse.
Michel