Lettre de Toronto à l’un des 950.000 enseignants de France.


Mon cher Tryphon, car j’appelle Tryphon tous les enseignants que j’aime.

J’espère que ce courriel n’interrompra pas ta Prozac Party du dimanche soir : demain, je le sais, une nouvelle semaine commence pour toi.

En lisant cette semaine sur le monde.fr un article sur le désamour entre le savoir et le plaisir d’apprendre chez nos chères têtes blondes avec dread locks intégrées, je me suis mis à soliloquer sur ta mission de « sachant-transmettant » (comme tu le vois, je commence à maîtriser ton patois).

Le hasard fait joliment les choses à ton sujet : en venant chercher l’année dernière à Toronto l’inspiration sur une opportunité d’insertion professionnelle, j’avais rencontré 2 directeurs de Conseil Scolaire qui m’avaient suggéré en fin de rendez-vous :  « avec votre expérience professionnelle, pourquoi ne deviendriez-vous pas enseignant francophone en Ontario ? » Un éditeur francophone a renchérit en me précisant que la Province manquait cruellement d’enseignants francophones.

Tu as peut être du mal à le croire, mon cher Tryphon ,mais ici, en Ontario, les enseignants francophones  appartiennent encore à la classe des notables de la Cité.

J’entends d’ici ta mâchoire tomber sur ta table.

Je sais : en France, les enseignants se recrutent actuellement parmi les chômeurs en fin de droit. Je ne sais pas s’ils sont sobres lorsqu’ils signent leur recrutement mais j’imagine la gueule de bois qui les attend avant la fin de leur premier trimestre.

En Ontario, l’équation est posée différemment. Et c’est là que je risque de te faire mal, Tryphon.

1 er facteur de l’équation : la pédagogie.

Je ne sais pas où tu en es en 2011,Tryphon. Quand j’étais gamin en France, je garde un souvenir amer des séances de tirage d’oreille (un copain s’était retrouvé à l’infirmerie de mon collège avec le lobe détaché) ou d’ humiliation publique en classe : je cite de mémoire mon professeur de physique rendant une copie l’année du bac : « Quand on est comme vous, on a mieux fait de partir pour planter des navets. Ça tombe bien c’est la saison« . Ou ce professeur de français hurlant sur l’élève, la tête rentrée dans ses épaules  : « vous devriez vous pisser dessus de honte de m’avoir remis cette copie ». Les deux intéressés avaient  une couleur rouge de peau que jalouseraient ici les Hurons. En Ontario, les ceintures des enseignants ne servent qu’à tenir les pantalons.

Je ne te parlerai pas des professeurs des classes préparatoires françaises  (je n’ai toujours pas réussi à expliquer ici ce qu’est une Prépa) qui voulaient nous « préparer » au concours d’entrée de Normale Sup’, concours qu’aucun d’entre eux n’avait réussi fort de cet adage : « si vous savez faire quelque chose, faites-le, sinon enseignez-le »…

Ici, on ne stigmatise pas l’élève en échec car cet échec est d’abord celui du professeur. Une mauvaise copie est une sanction pour l’enseignant : il n’a pas su entrer en contact avec le mode d’apprentissage de l’élève. Il lui appartient de corriger sa stratégie afin de rencontrer l’une des Intelligences que possède chaque enfant (connaitre la taxonomie de Gardner sur les Intelligences Multiples est le premier commandement de tout nouvel enseignant).

 2eme facteur  : l’évaluation d’un individu.

Je garde avec une nostalgie douloureuse le visage impassible de mes professeurs qui distribuaient les copies notées puis classées decrescendo avec, à la fin, la remise des « spécial awards » :  la fameuse brochette des ZERO. Certains professeurs avaient du mal a cacher la ride sadique de leur lèvre inférieure (plutôt sur le côté gauche, question de conviction politique). Ici, le ZERO n’existe pas : philosophiquement c’est impossible. Aucun individu n’est nul, un jeune encore moins. Si la copie rendue n’est vraiment pas bonne, il appartient encore une fois à l’enseignant de revoir sa pédagogie, de réexpliquer à l’élève  ce qui n’a pas été compris, et de lui reposer son examen. Enseigner, pour paraphraser Renaudet, est une éthique de confiance en la nature humaine.

3eme facteur : la reconnaissance du professionnalisme de l’enseignant

On va parler d’un sujet qui fâche : l’argent. Un enseignant débutant commence en Ontario sa carrière à 40.000 dollars canadiens. Il est payé sur 10 mois car, faut pas rigoler, pourquoi le payer en juillet et en août ? Il lui peut aussi s’il le souhaite proposer ses services à domicile comme tuteur, rémunéré 80 dollars de l’heure.

Au bout de 10 ans de carrière, la grille salariale l’amène à 90.000 dollars. Il lui est aussi possible, si il a la fibre managériale, de diriger une école : Il vient  de franchir les 100.000 dollars par an, camarade.

Par contre, on aime pas les imposteurs : un professeur peu performant (ça tu vois c’est le patois d’ici, mais qui a plus de prise sur la réalité) peut être remercié en fin d’année. Par contre, et malheureusement pour lui,  la saison des navets est plus courte ici qu’en France.

Pour conclure, je te signale,Tryphon, que nous t’avons débarrassé de ton ministre au mois de mai dernier : il est venu une semaine en Ontario pour s’inspirer des pratiques de l’enseignement qui ont été classées par l’UNESCO parmi les meilleures du monde.

Ton homonyme des « 7 boules de Crystal » avait un mot, je crois  :  « A l’ouest, toujours à l’ouest« . On t’attend ici avec plaisir.

Mes amitiés à ton médecin de travail.

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