Les maux d’une dictée à Toronto


Vu dans la salle des professeurs : la phrase est à lire à voix haute pour être comprise...ou pas !

Ce n’était pourtant pas une dictée compliquée. Aucun piège de grammaire, pas d’accord de participe avec l’ auxiliaire avoir et complément d’objet placé derrière le verbe, aucune exception orthographique ni syntaxique, que des temps à l’indicatif.

Juste une petite dictée de 12 phrases toutes bêtes qui ignorent les malices de Bernard Pivot. Un petit texte charmant où la seule difficulté se cachait derrière le mot « auteur » si l’on avait oublié qu’il s’appelait Sonia dès la première ligne du texte, et qu’il méritait le féminin depuis 1994. Bref une formalité orthographique qui se plie en moins de 10 minutes.

Le maitre d’école – pardon, je veux dire l’instituteur -, – pardon, il s’agit du professeur des écoles -, – excusez-moi, en fait c’est le sachant-transmettant-, bref l’adulte qui est debout à côté du tableau noir – excusez-moi, je veux dire le tableau blanc interactif- avait pris ses élèves « à la loyale » : prévenus une semaine avant, les enfants avaient pu préparer l’épreuve à la maison en lisant le texte et en cherchant dans le dictionnaire les mots inconnus. Faut comprendre le sachant-transmettant : les dictées ne sont pas aux programmes scolaires de l’Ontario, faut pas non plus attirer les ennuis inutilement ….

Cela faisait trois jours que je partageais le quotidien de ce Hussard de la Francophonie ontarienne dans une école primaire de la banlieue de Toronto. Un sage investi dans sa mission de transmettre un savoir, inculquer une instruction, modeler un comportement en société, bref un fournisseur d’espérances pour l’Huronie.

Ses 27 élèves étaient donc assis devant une feuille blanche (oui, les IPads ont eu un retard de livraison), le crayon prêt à en découdre avec l’orthographe. Soudain, notre sage se retourne vers moi, son texte à la main et me demande : « cela te dit de leur faire la dictée ? ». « Faire la dictée » l’expression à un goût de craie, le parfum de la cire des tables de septembre, la silhouette des plumes Sergent Major, la douceur d’un buvard… « faire la dictée  » je n’osais l’espérer un jour. Je pris le texte avec béatitude et une véritable émotion pour cette immense responsabilité.

L’espace d’un instant, je revis Louis Jouvet dans Topaze avec ses moutonsses que les bergersssss gardennnte. Je me souviens des « Mémoires entomologiques » de Jean Henri Fabre, sources des plus belles dictées des instituteurs de la 3ème République : aujourd’hui, je vais me joindre au panthéon de ceux qui ont le droit de « faire la dictée« …

Les ennuis ont commencé très vite.

Les signes avant coureurs sont apparus dès le titre : « Histoire d’un livre ». Un élève lève la main : « Oui, Louis Hippolyte ? (les prénoms sont modifiés pour ne pas avoir d’ennuis avec d’éventuels parents qui trébucheraient sur cette page). Quelle est ta question ? – M’sieur, t’as ben dit ‘l’histoâre d’un livre ». « – euh, oui : l’histoire d’un livre ». les autres enfants regardaient celui qui avait posé la question. Ce dernier répète alors à haute voix : « – Ouais, c’est donc l’histoâre d’un livre ». Apparemment rassurée, la classe se met à écrire le titre.

Tout fut à l’avenant : « long » fut l’objet d’un débat improvisé dans la classe entre ceux qui entendaient « loung » et ceux convaincus d’avoir entendu « loin ». Rapidement dépassé par la tournure des évènements, je dû répéter cinq fois chaque phrase, articuler chaque syllabe, remâcher les diphtongues…. A la fin, une chère tête blonde résuma le drame que j’étais en train de vivre : « -M’sieur, il est pas facile à pogner ton  » accin » » . Mon vaccin ? « Ton accin » enchérirent en chœur les 27 insolents. Je me retourne vers mon Hussard, et je le découvre alors sous sa table à pleurer…..de rire. « Je pense qu’ils sont en train de te parler de ton accent », me lâche-t-il entre deux larmes.

Ce n’était pourtant pas une dictée compliquée. Aucun piège de grammaire, pas d’accord de participe avec l’ auxiliaire avoir et complément d’objet placé derrière, aucune exception orthographique ni syntaxique, que des verbes à l’indicatif. Juste une petite dictée de 12 phrases toutes bêtes qui ignorent les malices de Bernard Pivot. Un petit texte charmant où la seule difficulté se cachait derrière le mot « auteur » si l’on avait oublié qu’il s’appelait Sonia à la première ligne du texte et qu’il méritait le féminin depuis 1994.

Ce fut une punition qui dura près d’une heure.

Quand je pense que Louis Jouvet était bègue, cela aurait pu être pire.

Môdit !

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