Lettre de Toronto à François et Nicolas


Bon, les p’tits gars faut pas lâcher le match. Apparemment, la première mi-temps est dans votre poche, faut maintenant anticiper la deuxième.

Je dois vous dire que, vu du Canada, pour l’instant, vous ne faites pas vibrer les expatriés
français. Pour tout vous avouer, la plupart des Gaulois croisés ici m’ont confié qu’en
suivant la campagne présidentielle à 6.000 km de distance, ils se sont trouvés une autre bonne raison pour poursuivre leur séjour sur les bords du lac Ontario : la vacuité du discours politique français.
Mais je ne vous écris pas pour critiquer, seulement pour vous aider.

Vous savez, ici, on a la culture du résultat. En politique aussi. La recherche de la victoire à
tout prix favorise l’imagination. Pour cela, rien ne vaut de bons responsables marketing qui
connaissent les cibles, les besoins, les attentes. Une bonne promesse produit, ajoutez un
CRM performant, un USP séduisant, des community managers sur Facebook et Twitter,
une task force sur le terrain bien implantée et l’urne sera remplie correctement (je sens
que quelques uns d’entre-vous sont déjà largués : vous n’êtes vraiment pas fait pour la
politique en 2012).

Vous allez me dire que vous aussi, en France, vous avez vos spécialistes qui savent
disséquer les études de comportement, les intentions de vote, utiliser le geo-marketing
pour connaitre les circonscriptions et quartiers où il faut aller prendre quelques voix aux
adversaires. Vous ciblez, vous collez les affiches, vous tractez, vous porte-à-portez,
vous re-tractez (tout en détractant l’adversaire),vous décollez les affiches des autres,
vous reportez-à-portez, vous recollez vos affiches, redécollez les affiches des autres,….

Et puis 48 heures avant le scrutin, c’est la trêve : chacun rentre chez soi en attendant les
résultats officiels du dimanche à 20h. Nicolas, tu iras manger un hachis Parmentier
« Robert Hossein » au Fouquet’s, François une andouillette à la cafétéria de Paris Match
avec Valérie en attendant les fuites du Ministère de l’intérieur à partir de 16:30.

Et c’est là que je vous dis : petit les Français ! Petits et surtout feignants ! Chez nous, au
Canada, la vraie campagne, je dirais même la victoire se joue quelques heures avant
l’ouverture des bureaux de vote.

En tout cas c’est l’avis du Parti Conservateur canadien. Les résultats sont là pour lui
donner raison. Et ici, seuls les résultats comptent.

Il a oublié d’être stupide ce parti-là: au pouvoir depuis 5 ans, son premier ministre a décidé d’anticiper les dernières élections fédérales en mai 2011. Rien à redire jusque là, c’est constitutionnellement irréprochable. La campagne a eu lieu. Les sondages ne lui étaient pas favorables. Et pourtant, il a su gagner.

Je sens que tes sourcils se lèvent, Nicolas.

Le génie des conservateurs canadiens s’est exprimé quelques heures avant d’aller voter. Un génie en deux temps.

Premier temps: une task force a pu localiser et identifier à travers un innocent sondage téléphonique d’opinion qui n’était pas en faveur du gouvernement sortant. Deuxième temps: le fichier des mal-votants a été soigneusement transmis à une société de télé-marketing qui, à la veille du scrutin, a mis en place un programme informatique qui a appelé chaque brebis égarée. Une voix numérisée les a informé que leur bureau de vote avait déménagé. Demain matin, il leur faudrait non pas traverser leur quartier pour aller voter mais prendre leur voiture et partir à plus de 40 km de leur domicile pour un bureau de vote introuvable. La plupart des brebis a préféré du coup rester chez elle pour ne pas rater le barbecue: de toute façon,les sondages donnaient leur parti gagnant, alors une voix de plus ou de moins,….

Quand on sait que certaines circonscriptions ont été gagnées à 48 voix près par les
Conservateurs et que la petite séance téléphonique s’est portée sur au moins 31.000 appels (nombre de plaintes déposées à ce jour), on comprend le caractère grognon de
l’opposition qui non seulement a perdu des élections qui lui étaient promises mais qui
surtout n’a pas vu le coup arriver.

Là où ce coup tient du génie c’est que la société de télé marketing qui a diffusé cette intox
n’est pas mesure de donner la source du donneur d’ordre : tout a été fait par Internet, sans
trace. La voix était numérisée : c’est la faute au robot, donc de personne.

Bon l’enquête est ouverte. Tout le monde est présumé innocent, bien entendu.

Affaire à suivre.

A 5$ l’appel, c’est une victoire qui aura coûté environ 150.000 $. Le rapport coût /bénéfice est imbattable, non ?

Nicolas, s’il te reste 10.000.000 € dans ce que t’a donné Mme de Bettencourt, peut être
pourrais tu les investir dans une petite PME de télé marketing canadienne pour récupérer
les 4 % qui semblent te manquer au second tour? Attention ! Il y a 6 heures de décalage
horaire entre la France et l’Ontario : n’appelle pas trop tôt, un électeur qui est réveillé au
petit matin ne fait pas toujours un bon votant.

C’est bien connu, c’est l’heure du révolutionnaire.

Une réflexion au sujet de « Lettre de Toronto à François et Nicolas »

  1. Ben… ça va être chaud, de toutes les façons, le futur président n’aura aucune marge de manoeuvre. Bon, prenez soins de vous, Bises, V

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